Hôpital public : Les conducteurs de Porsche en grève

par Patrick Pelloux

Quelque 600 professeurs universitaires praticiens hospitaliers (PUPH) de chirurgie et de médecine, souvent brillants et parmi les mieux payés, réclament encore plus d’argent.

 

20 % des professeurs universitaires ont une activité privée dans les hôpitaux publics. Souvent chirurgiens, ils reversaient à l’hôpital une sorte de taxe - par exemple, 5,50 euros pour une consultation à 200 euros. Jugeant que c’était encore trop, leur syndicat, dont la principale activité consiste à défendre leur activité libérale dans le public, a saisi le Conseil d’État pour obtenir une réduction. Mais les sages ont sommé le gouvernement de relever les tarifs au nom de l’égalité. Bachelot a eu le courage de signer le décret en mai dernier, passant leur réversion à 40 %.

Furieux comme un obèse que l’on mettrait brutalement au régime, ils ont déclenché une grève du "codage". C’est-à-dire qu’ils ne transmettent plus la facturation de leurs actes à la direction des finances de l’hôpital, qui, du coup, ne peut pas se faire payer par la Sécurité sociale et les mutuelles complémentaires. Une catastrophe financière, qui coûte aux hôpitaux de Paris 5 millions d’euros par semaine. Nous en sommes déjà à 8o millions de perdus, et les directions doivent emprunter pour payer les salaires !

Urgent, privilèges en danger !

Les grands professeurs grévistes menacent de quitter les hôpitaux publics s’ils n’obtiennent pas satisfaction. Un argument massue à leurs yeux, car ils se jugent avec humilité comme "les meilleurs". D’ailleurs, afin que tous en soient convaincus, ils ont fait appel à une boîte de com pour "communiquer" sur leur grève. Nous sommes loin du serment d’Hippocrate, que ces mêmes professeurs font toujours lire aux jeunes docteurs. Hormis leur syndicat, ils n’ont pas grand monde derrière eux. Les autres médecins non universitaires et leurs intersyndicales de praticiens hospitaliers - y compris celles proches de l’UMP - ne les soutiennent pas, ni la CGT, F0, SUD ou les syndicats de directeurs. Il faut dire que ces grévistes soudains n’ont jamais été vus dans aucun mouvement pour la défense du service hospitalier public ou de la Sécurité sociale...

Bachelot a reculé en abaissant leur réversion à 30 %, au lieu des 40 % prévus. Ils ont refusé. À l’heure de la récession économique, de la crise sans précédent qui s’annonce pour notre pays, du drame financier qui tue les hôpitaux publics, ce coup de grâce venant de la soi-disant "élite" hospitalière donne un curieux exemple. Surtout quand on sait le niveau de leur "pouvoir d’achat" subitement mis en péril.

Les professeurs de médecine et de chirurgie qui font des actes privés dans les hôpitaux publics représentent la catégorie la mieux payée des universitaires français. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sanitaires et sociales de 2006 avait révélé leurs gains : entre 100 000 et 450 000 euros annuels en plus de leur salaire, qui va de 8 000 à 12 000 euros mensuels. Avec un record pour un PUPH de chirurgie esthétique d’un hôpital public parisien, qui avait dépassé le million d’euros annuel. Un autre rapport, de la Cour des comptes celui-là, toujours en 2006, révélait que nos universitaires de médecine, comme les jeunes chefs de clinique, avaient obtenu une indemnité de travail de nuit de 450 euros, doublée le dimanche et les jours fériés. Ce qui leur permet d’empocher, en un seul dimanche, le salaire mensuel d’une infirmière débutante...

Qui plus est, ils bénéficient de postes de consultants avant leur retraite - payée au plus fort de leur salaire pour deux ans. Certains, bien qu’à la retraite, continuent à travailler en ville. Sans compter ceux qui brillent dans le cercle très fermé des tribunaux, pour lesquels ils effectuent de savantes expertises, et dont beaucoup sont connus pour ne plus voir de malades depuis bien longtemps. À tout cela vient naturellement s’ajouter ce dont bénéficient bon nombre de médecins : les avantages en nature des laboratoires pharmaceutiques, les voyages, les études, les congrès et les expertises médicales très lucratives pour le compte des compagnies d’assurances. Enfin, le statut de professeur de médecine leur permet de cumuler leur salaire et leur indemnité défiscalisée de député.

Sans Rolex, je ne peux pas prendre votre pouls

Le secteur privé dans les hôpitaux publics est un serpent de mer depuis que la gauche, en 1983, avait tenté de le supprimer. Mais, comme pour les ordres professionnels, Mitterrand avait reculé face aux réseaux de ces professeurs influents. Afin de combler l’écart de revenus entre les médecins du public et les libéraux, un compromis avait été trouvé par Martine Aubry en 2001, avec les primes de service public pour ceux qui ne font pas de privé et des comités de surveillance pour encadrer le privé dans les hôpitaux.

Le devenir de l’université médicale, la rémunération des médecins, la fâcheuse habitude d’autoriser l’exercice d’un secteur privé dans le public sont de vraies questions politiques. Qu’il faut poser, sans craindre le chantage d’une minorité. Car beaucoup de professeurs ne font pas de privé, et la plupart de ceux qui en font ont une activité mesurée. Mais quelques-uns abusent très largement du système. Et, comme ils sont très souvent chefs de service, ils ne risquent pas de se dénoncer...

Patrick Pelloux

Article complet : http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article7921

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